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article de Nicolas Maury1999

paru dans
Vol Libre magasine n°277
date de publication
Août 1999
auteur du texte
Nicolas Maury

C’était il y a 2 ans, on s’était dit on y va, on part du début des terres –la plage de Noirmoutier avait été élue– et on vole, droit devant, vers l’Est...

Pas de limite, pas de contraintes. Chaque jour on fait une moyenne élaborée des distances de chaque pilote et le lendemain on repart à cette distance du déco de la veille, et toujours d’un point survolé.
Pour cela, une technique rodée : le delta en remorqué derrière ULM.
Chaque jour il nous suffit d’un champ adéquat et l’équipe d’environ 8 pilotes peut enchaîner les vols, à raison d’une à deux périodes de 10 jours par an.

Et voilà comment on s’est donné rendez-vous ce vendredi 7 mai 99 à St Yrieix, sud Limoges, exactement là où nous en y étions resté l’année dernière. Les habitués sont Jean Souviron, Vincent Chaumeton, Philippe Camensuli, Nicolas Maury. Nous rejoignent cette année Fredo Salvia, Marc Souviron et 2 autres pilotes de chez nous, Philippe Chelle et Noël Ansel. Roger Dupenne sera notre (excellent) remorqueur.
Le départ de Montauban en voiture étant fixé pour le début d‘après midi, nous partons à minuit, l’ULM posé sur sa remorque flambant neuve, dont Jean, en fin organisateur, finissait encore les soudures une heure avant.
Le problème c’est que les départs de Défi Levant ont déjà une légende : imaginez, à chaque fois je me retrouve un peu dans la peau de Mathieu Kasovitz écrivant ‘’La haine’’ : « c’est un bonhomme qui tombe d’un immeuble et qui, pendant sa chute, se répète "jusqu’ici tout va bien" »

Généralement ça ne dure pas longtemps, pour nous il a suffit de 10km, de quoi aller jusqu’au 1er péage. Vous me direz qu’à première vue un péage n’a rien d’effrayant mais pour un ULM posé sur sa remorque, c’est beaucoup trop bas... C’est au bruit que Jean a compris, inutile de regarder dans le retro, ça ne ferait que confirmer ce qu’on imagine déjà trop bien : l’ULM est sur la route, posé sur l’hélice... une profonde détresse, désespérément silencieuse se lisait sur le visage de Jean, même après avoir constaté l’incroyable : en basculant en arrière, les pales n’ont pas touché le sol, la machine est posée sur le tube de ligne de remorqué au centre de l’hélice : aucun dégât !Mais les sueurs froides vont nous accompagner un petit moment encore : Défi Levant sans ULM, on a vraiment l’air fin !

Samedi 8 mai, un beau ciel nous attend à St Yrieix et le ballet des remorqués peut enfin commencer ; malgré une stabilité étonnante et avec une parfaite entente à la radio, Vincent et Jean enchaîneront une quarantaine de km vers l’est, alors que les 2 Philippe voleront ensemble vers le Sud. Là est l’esprit du Défi : le vol de groupe ; les moyennes sont bonifiées si les pilotes volent ensemble, tout est fait pour désindividualiser l’activité.
Puis le moment le plus dur arrive : le resto avec Philippe Camensuli ! cet homme est dangereux, laissez le prendre la parole 3 nanosecondes et c’est irrémédiable : une crise de fou rire incontrôlable vous étreint pour ne plus vous quitter jusqu’à ce qu’il veuille bien finir ses monologues exquis ! Il aura la mauvaise idée de nous rappeler sa 1ère rencontre avec notre célèbre et malheureusement absent acolyte Joël Marciel. Philippe n’en avait entendu que du bien et pensait découvrir un digne bras droit de Jean quand, chez ce dernier, il se trouva nez à nez avec une sorte de SDF occupé à se battre avec une fiche jack femelle de radio, armé d’un tube de colle Araldite : « après en avoir versé environ un litre sur cette pauvre fiche je me suis dis qu’il devait faire quelque chose qui m’échappait, mais je commençais à avoir des doutes, c’était horrible, il en avait partout, la fiche était absolument noyée et le pire c’ est qu’une fois sec, il a tout de même essayé de mettre la fiche mâle, sincèrement étonné que ça ne rentre pas, j’hallucinais ! ! ! »

Après une nuit dans une serre - flemme de monter la tente à 2h du mat oblige - , 120° d’hygrométrie, 37°C, nous sommes réveillés par la pluie à l’intérieur alors que le soleil brille dehors ! Bon, il faut chercher un terrain pour décoller. Pour ça toujours le même jouet : l’ULM, parfait pour prospecter avec les voitures qui suivent dessous en liaison radio. Une piste privée est vite dénichée à Pompadour et c’est parti ! Un seul problème : le vent est Sud-est, et pour avancer vers l ‘Est, on a vu mieux...
On restera 5 jours bloqués à Pompadour, à verser tous les soirs une larme d’adieu à la serveuse du village pour la retrouver le lendemain, à voler tous les jours, hypermotivés, attendant même que le ciel s’ouvre à 18h pour faire des remorqués à 1300m ! Quelques uns arrivaient bien à partir s’écraser un peu plus loin vers l’Est mais ensuite impossible de trouver là-bas le moindre terrain praticable. Une seule solution, une bonne journée pour passer d’un coup ce grenouilleux plateau de Mille Vaches. Philippe désespérait : « les copains m’appellent tous les jours, avec la carte dans une main et la punaise dans l’autre, qu’est-ce que vous voulez que je leur dise moi, je peux pas les décevoir , j’invente : " ça fume! on se briefe tous les matins à 10h, devant les cartes, une organisation béton... " non, c’est plus possible, il faudrait une super journée, je ferais un 200 bornes et je pourrais le leur distiller en plusieurs fois, 50km par jour je suis tranquille pour 4 jours ! »

Le Mercredi, Louis Cros, notre ours des Pyrénées, sortait d’hibernation pour nous rejoindre après une longue hésitation entre notre aventure et un autre plan à Ager. Il mît environ 27 secondes après son arrivée pour se rendre compte qu’il avait fait le mauvais choix. Surtout quand le soir même Jean lui annonça qu’il venait d’avoir Gil au téléphone à Ager : plafond 3800m, posés 22h ! Louis fonce sur son portable :
-Allo, Gil, qu’est ce que vous avez fait ?
-rien, on a pas décollé, vent d’ouest 60km/h
Le soupir de soulagement de Louis nous fit vite réaliser sa vision du vol : chaque jour il appelait Ager inquiet, s’ils faisaient 50km, il fallait absolument en faire 51 ici, pas pratique ça, il va falloir s’appliquer ! Par contre, s’ils n’avaient rien fait, il pouvait commander une autre bière et se rasseoir avec un sourire rassuré qui frisait l’indécence.

Le soir fit naître dans notre petit campement une atmosphère magique, pendant que Jean me montrait comment on pose en 50m sur une route de campagne avec un ULM sans frein (impressionnant, surtout quand une voiture arrive en face ! mais je devrai pas le raconter)
« c’est super mais on en devient con : plus on est bas et plus c’est marrant, cet engin »
me dit-il en levant un groupe de colvert en rasant un lac à 80 km/h...Noël dont la discrétion n’a d’égale que son efficacité alluma une flambée digne de ce nom. Christiane, la femme de Roger et notre Mamie Nova (grâce à elle chaque matin devenait une fête avec café, thé, beurre, confiture et gâteaux) nous préparait une fantastique salade que Louis, sans finir sa phrase, ne put s’empêcher de goûter en attrapant à pleine main une énorme bouchée ! Le regard horrifié de Christiane n’eut pour seul effet que de le faire s’asseoir, satisfait et dégoulinant de sauce, dans le siège qu’elle venait de se déplier ! Mais à part Louis qui n’attendait plus le beau temps puisque, du moment qu’il faisait mauvais à Ager, il était comblé, nous commencions à désespérer. La journée de Samedi démarra sous de meilleurs hospices : le réveil ne se fît plus par les ‘’ flic’’ de la pluie mais par les ‘’pouf’’ des cumulus qui explosaient dans le ciel à 10h du matin (quand les cum font ‘’pouf’’ en apparaissant c’est signe d’une super journée, c’est Joël qui m’a appris)
A 11h un ciel de rêve faisait fumer les lattes dans les fourreaux et à midi les varios chantaient déjà, l’efficacité des remorquages de Roger nous permit d’engager un fabuleux départ à 5 pilotes : Vincent, Jean, Fredo, Louis, et moi de front, cap au 135°. Sous le soleil jouant avec les cumulus, la grappe soudée au dessus de ce tapis verdoyant qui prenait enfin de superbes couleurs, nous émerveillait.
C’est Fredo qui une fois de plus nous fit la plus belle démonstration, je suis impressionné par ces personnages qui, non content de montrer un réel sens de l’adaptation en toute situation, font preuve, du haut de leur stature de rugbyman, d’une sociabilité aïgue, d’une gentillesse désarmante et une fois en l’air d’une finesse insoupçonnée ! Il se posera 74 km plus loin, au pied d’Aurillac après avoir survolé, à la grande joie des pilotes du coin, le site d’Argentat, véritable stade du vol libre d’Ambroise Pouget. C’est donc de la toute jeune piste goudronnée d’Argentat que nous repartirons demain, débarquants un peu comme des extra-terrestres chez Maryse, le bar des deltistes locaux, mais pour une fois personne n’est vraiment étonné de voir notre bande d’allumés s’installer pour déplier les cartes à même le sol, bénner 20 kg de chargeurs de radio, varios, GPS et autres téléphones, et regarder avec envie le Plomb du Cantal, 60 km plein Est en pensant ‘’c’est pour demain’’.
« Vous pouvez rêver, demain le vent est Est »
Rêver, on a fait que ça depuis la naissance du projet, non seulement on va continuer mais on va aussi appeler Ambroise, qu’il vienne rêver avec nous demain, on est quand même chez lui !
Effectivement le vent était Est le lendemain, et pour corser un peu un voile épais de cirrus arrive avec une vitesse impressionnante, histoire d’anesthésier l’activité thermique, mais un magnifique alignement de cum part droit sur le Cantal « on va pas se laisser emmerder par du vent de face, non ? »
Les moniteurs n’auront même pas le temps de monter à la piste montrer l’attraction du jour à leurs élèves, en une heure tout le monde est en l’air. Le premier groupe est formé de Vincent et Fredo, les suivent de quelques km Jean et Ambroise. La bonne visi de la chaîne des Puys leur donne le cap, et la lente progression commence, plafond 2000m, vario moyen 1m voire moins, les choix tactiques sont primordiaux et la radio sature de toute la technique des pilotes, environ 15 km/h de vent oscillant entre NE et SE. Puis, lentement, le sol se met à monter, le plafond passera à 2400m mais il faut faire un choix rapidement : passer au Nord ou au Sud des sommets.
Louis et moi partis plus tard auront moins de chance : plus de cirrus et moins de cum, nous tiendront plus de 20 km vent de face, mais l’expérience est très instructive et donne envie de s’y frotter à nouveau, le masochisme devient-il de rigueur dans ce Défi, ou crée-t-il une émulation qui nous pousse à aller plus loin ?
Vincent et Fredo, après une infructueuse baïonnette au sud devront remonter au Nord vers Salers, ce qui permettra aux 4 pilotes de se rejoindre, et de finir leur vol en touchant les hauts plateaux au Nord du Puy Mary.

Revenus le soir à Argentat, Louis et moi prendront conscience, en entendant les commentaires des locaux, de ce qu’ils ont fait : « rejoindre le massif Central par vent arrière, Ambroise l’avait fait, mais aujourd’hui, ils ont vraiment été forts ! »
L’ordinateur portable dans lequel j’ai rentré les formules magiques des moyennes est formel : on peut repartir après Salers, le rendez-vous est pris, le prochain Défi Levant démarre du Massif Central, et d’imaginer sa traversée en vol remplit déjà nos esprits !

Nicolas Maury
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